Mon intention première dans ce blog qui fait suite au premier était très certainement de continuer à parler de féminisme, mais aussi des choses qui m’intéressent le plus, dont l’archéologie, l’histoire et les civilisations anciennes, principalement dans le monde méditerranéen quoique je connaisse relativement bien les civilisations précolombiennes, la littérature et la peinture. Mais l’actualité ou les imprévus du quotidien viennent parfois me détourner de mon projet initial, mon humeur aléatoire fait le reste.
Aujourd’hui, ce sera à propos d’archéologie.
J’ai eu l’occasion de participer à une campagne de fouilles archéologiques il y a maintenant près d’une dizaine d’années. Quand elles ont commencé, je n’étais pas guérie (d’une tumeur du sein) depuis très longtemps, et je m’étais inscrite au groupe archéologique local. J’étais venue à connaître l’existence de cette association à l’hôpital, par le biais de la physiothérapeute qui en faisait partie, et comme l’archéologie a toujours suscité ma curiosité, j’ai saisi l’occasion. C’est d’ailleurs une des rares fois de ma vie où j’ai pratiqué le bénévolat, c’est dire si ce genre d’activité m’intéressait. J’ai donc eu ainsi l’occasion de participer deux ans de suite aux fouilles. C’est quelque chose de tout à fait passionnant, j’en garde un bon souvenir et j’y ai appris beaucoup.
En juin les jours sont longs et il ne fait pas encore une chaleur trop écrasante. J’y allais le matin, et j’avais préféré être au lavage pour ne pas trop passer les journées dans la poussière à cause de mon bras dont on m’a retiré les lymphoïdes et qui est sujet à œdème. Je passais les matinées à l’ombre d’un grand chêne à laver et brosser des morceaux de poteries que je mettais ensuite à sécher sur les tamis. Ce que j’aimais, c’est quand, débarrassés de la terre, les couleurs chatoyantes des morceaux de céramiques humides apparaissaient. J’aimais le contact de ces morceaux d’objets vieux de plusieurs siècles, j’avais de la sympathie pour ces choses que des générations humaines avaient manipulées avant moi. On les marquait ensuite avec leur numéro de code stratigraphique, puis on les rangeait dans la cabane prévue à cet effet.

Fragments de céramique, XIIIème siècle env.
Les objets sont ensuite ultérieurement reconstitués, si c’est possible, dans les laboratoires par des restaurateurs. Il y avait aussi les os (ça, j’aimais moins) d’animaux j’entends (les squelettes humains restaient à leur place et n’étaient manipulés que par les spécialistes*), reliefs des repas, ce qui permet en les analysant de savoir de quoi se nourrissait alors la population, et les métaux, clous de fer etc à mettre de côté. J’étais avec des gens jeunes, des étudiants en stage. C’est un travail dur, qu’une campagne de fouilles, à laquelle je ne participais qu’à mi-temps. Il faut être jeune et en bonne santé, parce qu’on y travaille par tous les temps, dans la sueur et la poussière. Mais à la section lavage, je ne me plaignais pas de mon sort. Il n’y avait pratiquement que des filles et rarement de garçons, même si les filles aussi déblayaient des brouettes de terres et nettoyaient centimètre par centimètre avec une petite balayette. Le lavage était moins fatigant, et elles venaient par équipes de temps en temps. Il m’arrivait de rester seule entre une équipe et une autre et, au milieu des morceaux de céramiques séchant au soleil dans ce paysage immémorial, il me semblait parfois remonter dans le temps.
Le site médiéval sur lequel nous nous trouvions est lui-même sis sur une ville romaine, à son tour construite sur une cité étrusque, au sommet d’une colline qui domine la plaine, et de laquelle on a une vue magnifique sur la mer. Les fouilles étaient effectuées sous la direction du département d’archéologie médiévale d’une université de la région.
J’ai donc ainsi appris sur le terrain ce qu’est la stratigraphie, et comment on y procède. Je ne prétends certes pas être spécialiste. Mais on ne peut pas me raconter n’importe quoi sur le sujet ; je m’aperçois immédiatement de ce qui est cohérent et de ce qui ne l’est pas. J’ai surtout appris à « lire » le terrain. Depuis, pour moi, une butte n’est plus une simple butte, un talus n’est plus un simple talus, ni un tas de pierre un simple tas de cailloux, et je pose sur un tertre un regard différent.
Le paysage aussi a pris pour moi une toute autre signification, parce que je me rends compte à quel point il a été façonné par l’Homme. Le paysage, ce n’est pas seulement un amas végétal dû au hasard, et la végétation peut recouvrir des siècles d’histoire, parfois des millénaires.
* C’est à dire par des archéologues spécialisés dans un domaine particulier de l’archéologie. Certain-es l’étaient pour les métaux, d’autres pour les poteries, d’autres encore avaient suivi une formation pluridisciplinaire orientée par exemple vers l’architecture.